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Montréal,le 15 mars 2011

Monsieur KirkLaPointe
Ombudsman
Canadian Broadcasting Corporation (CBC)
B.P. 500, Station A
Toronto, Ontario  M5W 1E6

Objet :  Reportage « Behindthe Wall » de l’émission The FifthEstate

Monsieur,

À titre de citoyen canadien, decontribuable et de président national d’UCCO-SACC-CSN (Union of CanadianCorrectional Officers – Syndicat des agents correctionnels du Canada – CSN), jeme vois dans l’obligation de déposer une plainte formelle pour divers motifs dereproches que j’ai envers l’émission mentionnée en rubrique.

Depuis la diffusion par la télévisionde la CBC du documentaire de The FifthEstate intitulé « Behind the Wall » le 12 novembre 2010, je ne peuxm’empêcher de penser que l’on s’est moqué de moi, non seulement dans le rôleque j’exerce au sein du syndicat des agents correctionnels, mais aussi en celuide citoyen ordinaire qui a le droit de recevoir de son télédiffuseur public desinformations exactes, équitables et impartiales. Il me semble que la CBCdevrait s’imposer des normes très élevées lorsqu’il s’agit d’informer la populationdu Canada sur des sujets à caractère social d’une importance cruciale, telle lasanté mentale dans nos établissements correctionnels fédéraux.

C’est dans cette perspectiveque M. Kevin Grabowsky et moi avons accepté d’être interviewés par l’équipe deMme Hana Gartner l’été dernier. La façon dont les détenus ayant des problèmesde santé mentale sont traités (ou non traités, selon le cas) dans lespénitenciers canadiens et les centres de traitement psychiatrique gérés par leService correctionnel du Canada (SCC) est une grave question d’intérêt public. Ily a peut-être une opposition inévitable entre les impératifs de sécurité et lessoins thérapeutiques dans ce contexte. C’est pourquoi il est très difficilepour les membres du personnel correctionnel de déterminer avec certitude lerôle qu’ils doivent jouer lorsqu’ils sont face à des détenus atteints demaladie mentale qui sont souvent violents. Cette difficulté est particulièrementimportante dans un établissement comme le Centre psychiatrique régional [CPS] àSaskatoon, un hôpital psychiatrique pour les détenus hommes et femmes quipurgent une peine de ressort fédéral. Nous reconnaissons que le public a ledroit de connaître « la terrible vérité sur ce qui se passe derrière lesmurs de nos prisons fédérales ». C’est cette question que Mme Gartner avaitdit qu’on nous demanderait de commenter. Malheureusement, et contrairement auxlignes directrices journalistiques de la CBC elle-même, ce n’est pas ce quis’est passé.

L’émission commence avec lavoix hors champ de Mme Gartner sur des images de la détenue Ashley Smith quittantl’établissement pour femmes Grand Valley sur une civière : « Ashley s’étaitétranglée à mort tandis que sept gardes se tenaient à l’extérieur de sa celluleet ne faisaient rien pour la sauver. » Non seulement cette affirmationest-elle inexacte et grossièrement trompeuse, elle est finalement réfutée à lafin de l’émission! Malheureusement, les nuances ne font pas de la bonnetélévision. La vérité pouvait difficilement être lancée en cinq secondes, etc’est peut-être pour cela qu’elle n’a pas été révélée dès le départ… Ce choix convientsans doute aux émissions de divertissement, mais certainement pas aux nouvelleset aux émissions d’affaires publiques. Au lieu de cela, l’émission illustre àquel point les faits et les preuves de ce cas n’appuient pas les généralisationsformulées sur les personnes qui travaillent aux premières lignes dans leService correctionnel fédéral.

Et les jugements qui sontportés ne sont rien d’autre que des préjugés, jusqu’à la façon dont ledocumentaire se déroule. Tandis que la deuxième moitié de l’émission tente defaire porter la responsabilité aux lacunes du « système », cetteportion éditoriale ne vient qu’après queThe Fifth Estate a fait en sorte quele public comprenne à quel point le personnel de sécurité est insensible, ignorantet violent. Si l’intention était d’exprimer que les agents correctionnels sontla cause des échecs du système, ce fut exécuté de main de maître. Mme Gartner n’avaitpas besoin de le dire à voix haute : la structure du documentaire parlaitpour elle. Encore une fois, c’est peut-être bien lorsqu’il est question dedivertir, mais lorsque le seul objectif consiste à nourrir le parti pris et lespréjugés, on peut difficilement appeler cela de l’information.

Pendant notre entrevue avec MmeGartner, il est devenu rapidement évident que, partant du sujet général de lasanté mentale dans les établissements correctionnels fédéraux, nous allionsvers le cas particulier de Ashley Smith. Du fait que certains de nos membres étaientl’objet d’une poursuite de la part des parents d’Ashley Smith concernant sondécès, nous avions convenu avec Mme Gartner que l’entrevue ne porterait pas surcette question. Et non parce que le syndicat avait quelque chose à cacher surles circonstances entourant le décès d’Ashley Smith; un porte-parole dusyndicat avait antérieurement donné une longue entrevue à ce sujet à l’occasiond’une première tentative de The FifthEstate de traiter l’affaire Ashley Smith (tentative contenant plusieurserreurs, nous a avoué The Fifth Estate).The Fifth Estate savait qu’ils’agissait d’une condition fondamentale de l’entrevue. Pourtant, même si Mme Gartnerreconnaissait qu’elle dépassait les limites, elle nous a sans arrêt posé desquestions portant sur l’incarcération et le décès d’Ashley Smith. Cela sembleêtre, en soi, une violation des Normes etpratiques journalistiques de la CBC.

En fait, en disant à plusieursreprises « Je sais que vous ne voulez pas parler de cela, mais… », MmeGartner laisse entendre que les agents correctionnels et le syndicat ontquelque chose à cacher. Sa façon sarcastique de nous désigner, M. Grabowsky etmoi-même, comme des « patrons de syndicat » (union bosses) a semblé une autre tentative de nous présenter commedes personnes au mieux dominatrices, au pire menaçantes. Dire que nous sommesdes « ex-gardiens » est tout simplement faux; nous sommes encore tousdeux des agents correctionnels employés par le SCC.

Toutefois, selon The Fifth Estate, il n’est pasnécessaire d’être à la tête du syndicat pour être menaçant. L’utilisationabusive du terme désuet « gardien de prison » pour désigner les agentscorrectionnels d’une manière péjorative, comme s’ils n’étaient que des gorillestrop stupides ou trop méchants pour comprendre la réalité de la maladie mentale,donne le ton à ce qui s’est rapidement révélé un jugement précipité contre lepersonnel de sécurité de première ligne en général.

Le recours à des dramatisationsd’un bout à l’autre du documentaire est peut-être la preuve la plus choquante duparti pris dans cet épisode. Les techniques de production utilisées pour cessegments sont tout sauf judicieusement choisies; tandis que la musique de fond apaiseles téléspectateurs au moyen d’une mélodie douce et délibérément harmonieuse aumoment des entrevues du personnel clinique, elle fait place à une compositiontrépidante d’effets sonores d’outre-tombe angoissants et tordus lorsque desmembres du personnel de sécurité sont présentés. Il semble que les dramatisationsont davantage été utilisées pour leur effet général que pour leur valeurinformative, puisqu’elles n’apportent aucun éclairage à l’auditoire, etqu’elles ne tentent pas d’illustrer ce qui est dit en voix hors champ. Bien quela technique soit expliquée à l’auditoire conformément aux Normes et pratiques journalistiques de la CBC, nous n’apprenonsrien de plus que le fait que les plans sont basés sur « des entrevues réaliséesavec du personnel de la prison et des documents confidentiels obtenus par The Fifth Estate ». Comme lessources ne sont pas identifiées, nous devons tenir pour acquis que lesjournalistes ont corroboré chacun des éléments d’information présentés par dessources indépendantes, ce qui serait étonnant.

Ceci nous amène à la question del’intégrité et de l’exactitude de l’information communiquée dans l’émission. Pourillustrer la malveillance du personnel de sécurité de première ligne, on a faitappel à Mme Bonnie Bracken, une ex-infirmière du CPS. Celle-ci témoigned’incidents de violence grave, équivalant à de la torture, subis par despatients du CPS. Encore ici, l’information semble avoir été prise au pied de lalettre, sans autre corroboration. Mme Gartner ne confronte pas l’infirmière avecle fait qu’elle n’a pas rapporté ces actes criminels graves quand ils se sontproduits, à une date non précisée dans un lointain passé. Au lieu de cela, elles’indigne que les représentants d’UCCO-SACC-CSN soient incapables de corroborer,et encore moins d’expliquer, ces allégations non rapportées.

De même, Mme Gartner consacre beaucoup de temps à desrenseignements de seconde main fournis par l’ex-travailleuse sociale LindaAtkinson, qui a « entendu parler de cas [d’intimidation par des agentscorrectionnels] au cours des années », mais est incapable de citer un seulincident précis qui aurait constitué une activité criminelle grave. Malgrécette campagne d’intimidation qui aurait apparemment duré longtemps, l’équiped’enquête exemplaire de The Fifth Estatea été incapable de trouver une seule plainte à la police ou quelque fragment dedocument susceptible d’appuyer ces allégations.

Ces allégations vagues et générales cèdent la place àla question du procès pour voies de fait de John Tarala contre Ashley Smith. Endépit du fait que M. Tarala était un gestionnaire correctionnel au CPS, il estconstamment désigné comme « gardien » pendant la longue et complaisantediffusion des allégations formulées contre lui par l’ex-infirmière Cindee Tzerchewski.On mentionne à peine que le tribunal de la Saskatchewan aacquitté M. Tarala des accusations de voies de fait contre Ashley Smith. On nementionne pas du tout que le tribunal a jugé que le témoignage de MmeTzerchewski manquait totalement de crédibilité, ni qu’il était motivé par desintérêts personnels. Si on avait fait cela, on aurait bien sûr risquéd’affaiblir ses déclarations selon lesquelles le personnel correctionnel l’auraitmenacée à plusieurs occasions. The FifthEstate aurait pu vérifier l’existence de ces menaces. Le soi-disantcourriel envoyé à Mme Tzerchewski illustrant l’explosion d’une bombe auraitcertainement donné de la télévision convaincante, ou à tout le moins, auraitdonné lieu à un rapport de police. L’équipe de Mme Gartner a encore une foismanqué à son obligation de respecter les propres lignes directrices éthiques etprofessionnelles de la CBC.

Ce parti pris idéologique masqueefficacement le fait que le personnel de sécurité de première ligne peutégalement souffrir de la confusion des rôles susceptible de survenir dans lescentres de traitement. Pas une seule fois l’émission n’accorde d’attention auxdifficultés extrêmes que représentent les contrevenants atteints de maladiementale : cela aurait pu être fait en donnant une place, au montage finalde l’émission, à des entrevues qui proposent une analyse plus équilibrée de lasituation. Des intervenants comme Betty Ann Adam, journaliste au Star Phoenix,auraient pu, et auraient certainement dû, être entendus au cours de l’émission.Au lieu de cela, Mme Adam a été confinée à un encadré latéral dans le site Webde The Fifth Estate, peut-être parceque son intervention aurait été incompatible avec les conclusionsprédéterminées de l’émission.

En fait, les mentionsrépétitives et cavalières d’infractions à la loi et de comportement criminel toutau long de l’émission auraient dû être plus fortement étayées. En réalité, un gestionnairecorrectionnel a été acquitté d’accusations de voies de fait au terme d’unprocès. Un autre gestionnaire correctionnel et trois agents correctionnels ontété complètement exonérés, lorsque les accusations portées contre eux denégligence criminelle causant la mort ont été retirées au stade de l’enquêtepréliminaire. Ce contexte est ignoré ou minimisé en faveur de diversesallégations calomnieuses relatives à des activités criminelles, allégations quisont devenues de la diffamation généralisée envers tout le personnel du Servicecorrectionnel.

Cela ne veut pas dire qu’il n’ya pas de problèmes au SCC. Le cas d’Ashley Smith et le traitement des détenus àrisque élevé en général – surtout des femmes détenues qui ont des problèmes desanté mentale – sont des questions très préoccupantes pour les personnes quiont affaire à eux 24 heures par jour, sept jours par semaine. C’est pourquoiUCCO-SACC-CSN a été le premier à réclamer une enquête publique dans le cas d’AshleySmith en 2008 (un fait que The FifthEstate n’a pas mentionné), et c’est pourquoi le syndicat a des propositionssérieuses à formuler pour éviter l’abus de ségrégation de détenues à risque élevé.Nous avons tenté d’intéresser The FifthEstate aux solutions que nous proposons à ces problèmes, mais sans succès; lesdemi-vérités et le sensationnalisme sont évidemment préférables à la discussionsérieuse. Et pourtant, c’est justement ce que la CBC a allégué avec succès dansla demande en justice qu’elle a présentée pour avoir accès aux bandes-vidéorelatives à l’incarcération d’Ashley Smith, y compris à ses derniers moments. C’estune tragédie que ces bandes soient plutôt exploitées au service d’une émissionqui frôle le journalisme de tabloïd.

Je vous demande donc, vu lagravité du sujet et en votre qualité d’ombudsman de la CBC, de prendre enconsidération nos doléances et de vous assurer que The Fifth Estate seconforme aux normes journalistiques du réseau de télévision public.

Je vous prie d’agréer,Monsieur, mes salutations distinguées.

Pierre Mallette
Président national
UCCO-SACC-CSN

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